Autrement les cycles, ailleurs ou bientot ?

Autrement les cycles, ailleurs ou bientot ?

En exclu, un court texte sur les cycles et la mobilités dans un mondes post-cacapipitalistes;-! ca se trouve aussi sous La découverte de Jerome Baschet et Laurent Jeanpierre!

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– Bédam, on a encore crevé. Arrête-toi, Camille. Les routes sont moisies, ça va pourrir la jante. Le tandem est chargé, ça pèse sur l’arrière les 2 remorques à 3 roues. La forêt d’acacia n’a pas aidé.

– Dur avec les 10 m de long, les 8 roues et 700 kg d’éviter les épines, c’est comme un bus articulé. Ça se conduit en pilote d’accordéon, Claude. Regarde après ce giratoire, il y a l’aire de vélo-stop. On y pousse le vélo-train? Il y aura bien une pompe, un abri et du monde.

– Sûr ! Je vois un feu de joie au loin. Hâte d’y déposer la plus grosse charrette, c’est quoi déjà ?

– De la laine et des patates. C’est le chargement en libre transport à emporter quand ça tombe sur la route. D’habitude, c’est des lettres, ou le ramassage scolaire… La deuxième, c’est des mycéliums à déposer au Rhizome d’après, à 50 km.

Poussé à pied, le tandem et les deux remorques solaires arrivent au point chaud. L’accueil est convivial.

– Bienvenue à la halte, je suis Cléo. Il y a l’entrepôt pour les dépôts là, puis la cuisine avec des encas. Z’avez une beau porteur là ! Vous allez où ? Je cherche à co-cyclé vers le Fractal tube pour le chef-d’œuvre. Je souhaite débuter un compagnonnage de fabrication de cadres de vélo !

– Super, ça tombe bien, on s’y rend aussi, on est des campagnols depuis quelques solstices et il reste de la place sur le cargo, plus une livraison en route. Mais notre valve s’est déchirée. On ne va pas pouvoir partir de suite à moins de changer le boyau.

– Vous connaissez la « rustine donut » ? On peut sauver la chambre ! Elle prendra bien une rustine de plus sur son système non ?!

– Génial, il y en a juste 12 et la 13e porte bonheur ! J’ajoute un siège couché et un pédalier sur le tandem pour le transformer en triplette et on repart ensemble ?

Le trio reprend la route, la laine est à l’abri à l’aire de vélo-stop. Il reste la remorque solaire de mycélium à déposer aux caves de culture.

Après 50 km, la troupe se rend directement aux caves du Rhizome pour livrer les 300 kg de mycélium. Hors alimentation, dans les souterrains aménagées, les mycomatériaux sont comprimés, transformés, expérimentés. Cet atelier est notamment équipé pour le rechapage des pneus, la fabrication de garde-boue ou de composants. Après 10 000 km les pneus du vélo utilitaire sont finis et les bandes de roulement sont à recharger par vulcanisation avec des mélanges de matériaux biodégradables (fongus, hévea…).

Plus tard, à la maison longue du Rhizome, après le repos du tiercé aux dortoirs, se déroule une visite des ateliers dédiés à la fabrication des communs. La troupe y découvre une partie des centaines d’objets roulants partagés. Cette flotte commune avec la CUMA (Coopérative d’Utilisation de Matériel Agricole) sert aux approvisionnements et livraisons dans tout le terroir. Les habitants les utilisent quotidiennement pour transporter ou transformer tous types de matériaux et objets du quotidien. Cette abondance d’engins réduit les besoins d’accaparement ou de rivalité ostentatoire. En les empruntant à convenance, l’organisation journalière s’en trouve facilitée. Les petites distances sont couvertes aisément. Pour tout ce qui est trop lourd ou lointain, les transports équins ou par voie d’eau sont privilégiés. Les multiples ramifications des Rhizomes lient les densités par capillarité. De manière brute ou sophistiquée, les voies se mêlent dans un labyrinthe coupé de traverses innombrables.

Le nouveau trio de campagnols remplit une mission de compagnonnage. La myco-ferme a besoin d’un vélo ascenseur pour descendre et monter les charges et les personnes dans les cavités. Le déplacement vertical à vélo-cargo s’est bien développé dernièrement. Quelques principes fondamentaux guident leur réalisation : le poids du véhicule ne doit pas dépasser la masse transportée ; un maximum de réemploi d’acier pour que l’engin reste modifiable et durable ; le fonctionnement joue des volumes et dénivelés avec des combinaisons de tyroliennes.

Des plans de conception sont partagés en amont par des camarades. Les manufactures artisanales décentralisées décuplent les capacités d’apprentissage et de réalisation de véhicules répondant au besoin des Fractals.

Après une lune dans l’atelier du Rhizome, le trio finit le prototype. La triplette peut repartir pour rejoindre le centre de production inter-régional. Les différentes équipes de campagnols des Rhizomes s’y rejoignent pour suivre la fabrication de tubes et acheminer les productions dans les lointaines proximités. En échange, chacun apporte des contre-dons régionaux ou son potlatch. À la fin, chaque équipe se voit confier la réalisation d’un chef d’œuvre. Il reste 600 km à rouler jusqu’au tubiste. Le trajet se prépare :

– En optimisant notre départ, on devrait pouvoir choper un thermique, une aspi ou un convoi tracto-vélo à rejoindre ?

– Regarde la tramontane se lève. Ça vous dit un petit anticyclone à 40 km/h dans le dos ? On va pouvoir tracer !

– Oui, j’ai vu 2 options sur la carte : petit chemin dans les bocages ou détour pour prendre les rails. Ça rallonge un peu, mais il restera de la place dans le wagon de fret avec les fournitures. Et ça roule de nuit.

La petite troupe décolle des caves. Quelques 300 kg de chargement pour apporter à la grande horde des cadreuses tout un tas d’objets (pneu, boîte, rustine, mycorailleur, mycolevier…). Par modération, le trio choisit les 250 km jusqu’à la gare du train de nuit. Le trajet est prévu en trois jours avec trois personnes qui pédalent de concert tout en bénéficiant de l’électricité des panneaux solaire sur la remorque trois roues. Pour du stockage, des batteries en réemploi savamment choisi permettent de maintenir la puissance pendant les épisodes nuageux. Pendant les temps de pause, d’autres panneaux légers sont déployés pour augmenter la charge.

Mais peu de temps après le départ, Cléo à l’arrière prévient :

– Camille, Claude, la charrette fait un drôle de bruit, elle ondule beaucoup depuis le dernier dos d’âne de la zone. La roue arrière droite a du souci ; je crois qu’on a trop abusé sur les chargements au champi. Va falloir un peu délester.

– Bédam, encore de la casse de rayons. Ça se dégrade vite. Avec un détour de 20 km, il y a une vieille autoroute délaissée à emprunter, et il y a un Rhizome en chemin pour délester. On s’y colle pour les 200 km restants ? Le plus court n’est pas forcément la ligne droite. Ça sera plus facile au pilotage et on pourra peut-être sortir les voiles, Cléo ?

– J’espère qu’on pourra y tenir les 30 km/h de moyenne, je me demande s’ils prêtent encore des combinaisons aérodynamiques auto-gonflantes ou même un peloton de lycra ?

– Haha, ça serait beau de rouler en horde sauvage de masse critique.

Après avoir mis la plaque sur la voie de gauche, le trio atteint la gare avant le passage d’un train de nuit mixte. Les hamacs et le matériel sont simplement installés dans le wagon de fret du train général des voyageurs ou se croisent d’étranges chargements aléatoires. L’arrivée est prévue le lendemain à proximité du tubiste. Vitesse moyenne 60 km/h et toit panoramique, histoire de bien profiter de la voie lactée ! À l’arrivée, les autres campagnols convergent de concert.

Là-bas, la concentration de beaucoup d’énergie hydraulique et électrique permet de fabriquer de nombreuses séries de tubes nécessaires à la production d’outillage agricole, artisanal et artistique.

Les cadreuses font remonter les besoins en déplacement pour les remorques lourdes, quadricycles, cyclo-bus, tricycles, triporteurs, biporteurs, rosalies, VELI et bien d’autres véhicules utilitaires. Chaque groupe présente ses besoins, inventions, améliorations dans un concours michto-schlagos avec un esprit de réciprocité ouverte. Heureusement, la coordo garde la tête froide pour synthétiser les besoins de production :

– Les habitants nous ont fait remonter les besoins annuels à construire par les artisans locaux : en moyenne 150 vélos utilitaires par Rhizome cette année. Nous allons fabriquer 10 nuances différentes de tubes ronds et carrés, étirés à froid et dans deux nuances alliées en 25CD4 pour la résistance mécanique et en inox 15-5 martensitique. Au total, ça nous donne environ 980 mètres linéaires de tubes et environ autant de kilos à transporter dans chaque atelier.

Après le parachèvement, tous retiennent leur souffle en imaginant leurs sujets individuels de chef d’œuvre :

« Vous devez vous répartir parmi trois sujets selon vos capacités, besoins et matériaux disponibles :

– Les vélos statiques élaborés (vélo-ascenseur, vélo-pompe, vélo-tricotin, vélo à carder, vélo-scie…)

– Les vélos féeriques (vélo-phasmes, vélo-scène, vélo-accordéon, vélo mat chinois)

– Les vélos spéciaux (grande longueur, vélo amphibie, vélo-mobile, vélo-caravane, vélo-dirigeable, vélicoptere, vélo-tronc, vélo-bateau…). »

Les campagnols produiront leurs merveilles pendant une lune. Chaque Rhizome a apporté ses quotes-parts pour le festin des artistes : les jantes et rayons du sud, les pneus du centre, les moyeux des montagnes, les roulements de l’ouest, etc. Après ventilation, ils se mettent à l’élaboration. Maintenant, à eux de créer ensemble !